Allia1974
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Posté le: Lun Mai 12, 2008 5:11 pm Sujet du message: Une opinion sur Mai 68 |
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par Jacques Patin, ancien collaborateur du général de Gaulle
La crise de Mai 68 revêt un caractère profondément original dans son déroulement comme dans ses causes : elle débute par un très violent mouvement d'étudiants, auxquels se joignent, dans la deuxième phase, un grand nombre de salariés et débouche enfin sur une crise politique dont le Général provoquera le dénouement par une manœuvre montée par lui-même dans le secret.
Les causes en sont multiples et ont fait l'objet de nombreuses recherches. Il parait commode de les regrouper en trois points.
1 - On ne peut exclure la conjonction d'intérêts étrangers d'origines nombreuses et opposées dont certaines sont encore l'objet de controverses (il ne sera pas ici fait état de ces dernières) mais qui tendent tous à l'affaiblissement de la France par l'éviction du Général. Il est caractéristique qu'au début des événements les slogans proférés par les étudiants visent "l'impérialisme américain" et réclament la "paix au Viêt-nam". Les premiers attentats, commis les 16 et 20 mars, atteignent les locaux d'une banque américaine et ceux de l'American Express. Des agents étrangers, pour la plupart agissant pour la "Tricontinentale" , organisation agissant dans la mouvance du totalitarisme anti-occidental, sont formellement identifiés par certains services français. Cet aspect des circonstances est d'ailleurs évoqué par Georges Pompidou, alors Premier ministre, dans un ouvrage qu'il publiera plus tard, le Nœud Gordien. Mais il est évident qu'on ne trouve pas dans ces manœuvres subversives la cause exclusive des événements : il existe un terrain propice au mécontentement et à l'agitation.
2 - Une multitude de facteurs de nature diverse conduit à une crise de société d'importance majeure dont les effets sont nettement perceptibles dès 1960. Au nombre de ceux-ci, qui revêtent maints aspects, on peut relever la "permissivité" dont bénéficient sans cesse davantage les jeunes tandis que les familles sont ébranlées et que la "révolution sexuelle" se développe. Le père mais aussi la mère, soumis l'un et l'autre à la compétition qui accompagne la société de consommation, sont conduits à abandonner largement leur autorité et leur rôle éducatif en même temps qu'ils dévoilent leur inquiétude quant à leurs situations et leurs emplois. Il est vrai que l'activité économique a marqué un certain ralentissement en 1966-67. Leurs enfants en conçoivent un sentiment de mal être et de révolte face à l'inquiétude pour leur avenir. Ce qu'ils ne reçoivent plus de leurs parents, les jeunes croient le trouver auprès de ceux qui en réalité les manipulent. Le Général reconnaît lui-même l'angoisse des jeunes dans la société de consommation moderne qui ne leur offre pas "un idéal, un élan, un espoir" ...
3 - Depuis des années, Charles de Gaulle prévient qu'il faudra tôt ou tard se décider à la sélection des candidats à l'Université. Pourtant il faut reconnaître que l'adaptation et la modernisation de l'Université, qui n'est guère en mesure de répondre aux aspirations d'étudiants de plus en plus nombreux depuis des années, ont pris du retard malgré les efforts des gouvernements en place depuis 1958. Il est facile pour les meneurs d'en dénoncer les insuffisances.
Au printemps de 1968, le gouvernement, malgré certains signes qui auraient dû retenir son attention, n'a pas prévu ce qui survient et se développe avec ampleur et rapidité. Le Général, qui, lui aussi, est surpris, mais qui a toujours pensé que rien d'utile ne peut se faire dans le désordre, recommande la fermeté à plusieurs reprises notamment au ministre de l'Intérieur, mais en vain...
Un concours de circonstances fâcheuses va encore faciliter les initiatives des émeutiers, car il s'agit bien depuis avril d'émeutes violentes, impunément encadrées, avec un savoir-faire remarquable, par plusieurs meneurs au premier rang desquels se trouve Daniel Cohn-Bendit. En effet, le Premier ministre est absent de Paris du 2 au 11 mai tandis que le Général part lui aussi en voyage officiel du 14 au 19 mai. Les deux hommes d'Etat n'ont donc guère d'occasions de se concerter pour mener une politique commune. On verra que de toute façon il est permis de douter qu'ils auraient pu y parvenir à ce moment-là.
Pendant l'absence de Georges Pompidou, deux dates marquent une aggravation préoccupante de la situation.
Le 7 mai, malgré l'importance considérable des personnels engagés dont le comportement reste exemplaire tout au long des événements, les émeutiers parviennent à passer sur la rive droite de la Seine. Aussi l'Elysée est-il précipitamment entouré d'un bien faible cordon d'éléments de sécurité, ce que ne peut manquer de remarquer le Général. Il est ainsi mis en évidence qu'il est possible de l'atteindre directement.
Du 10 au 11 mai, c'est la "nuit des barricades" qui embrase le Quartier latin. Il faut l'intervention personnelle du Secrétaire Général de la Présidence de la République pour que, tard dans la nuit, l'ordre, tant attendu par les forces de sécurité, inutilement immobiles depuis des heures, soit enfin donné de réduire ces débordements inadmissibles. De plus, on adopte des moyens anciens, insuffisants et dangereux pour enlever les barricades "Que de temps perdu ! " se dit le Secrétaire Général, ainsi qu'il le rapporte dans son témoignage écrit. Sur l'opinion qui écoute, ce manque d'autorité est flagrant et n'arrange rien.
Rentré à Paris, le 11 mai, le Premier ministre obtient avec réticence l'accord du Général, qui se borne à lui faire remarquer "c'est votre affaire", pour que soit mis en œuvre un plan "d'apaisement" (mais y a-t-il eu le moindre excès du côté du gouvernement ?). Le Premier ministre promet la libération de quatre émeutiers en instance de comparution devant la Cour d'Appel et décide que la Sorbonne, fermée depuis une dizaine de jours, ouvrira ses portes le lundi 13 mai.
L'application de ce plan ne produit que de funestes effets : la démission du ministre de l'Education nationale, l'occupation de la Sorbonne par de bien étranges étudiants (les fameux "katangais") et la révolte des salariés encadrés essentiellement par la CGT, en principe opposée aux "gauchistes" mais qui pense que décidément la faiblesse du gouvernement annonce à coup sûr la fin du régime. C'est la grève générale et la France entière est frappée ... L'essence disparaît, les transports sont bloqués, les usines occupées, les émeutes se multiplient, Cohn-Bendit et les autres leaders étudiants sont les invités préférés des antennes. Il en est ainsi pendant les quelques jours d'absence du Général. Cette phase marque donc une considérable dégradation de la situation.
A son retour, le Général, estimant qu'il doit désormais intervenir personnellement, prononce le 23 mai une allocution qui, pour la première fois ne produit aucun effet. C'est à ce moment que le Général, dont il sera écrit à tort qu'il "n'appréhendait pas la réalité", connaît un grand écœurement qu'il ne cache pas aux personnalités qu'il reçoit.
De son côté, le Premier ministre tente une nouvelle manœuvre d'apaisement. Le 25 mai, il engage une conférence (d'où est écarté Michel Debré, ministre des Finances) avec la CGT, ainsi érigée en arbitre de la situation. La centrale syndicale obtient presque tout ce qu'elle demande. C'est ainsi que sont conclus le 27 mai les accords de Grenelle... qui ne produisent eux aussi aucun effet !
Une dernière phase s'ouvre avec l'intervention des politiciens le 27 mai au stade Charléty. François Mitterrand, entouré de Pierre Mendès France et de Gaston Deferre, tient des propos d'une extrême violence et proclame que, le régime ayant selon lui perdu la partie, il est prêt à prendre la succession sans qu'il y ait lieu d'observer les procédures constitutionnelles. Ce qui se passe dans la rue lui tient lieu de légitimité. A ce moment, les menaces, générales et pressantes, deviennent des plus graves.
Ainsi, de tout côté, le Général constate que tout se dérobe, lui échappe ou se retourne contre lui. Il va donc agir, il imagine trois hypothèses qu'il expose devant les siens le 28 mai mais tient secrètes à l'égard de toutes les autres personnes :
1 - retour à Colombey pour y faire un discours aux Français disant qu'il ne rentrerait à Paris que lorsque que l'ordre serait rétabli partout en France.
2 - Attirer le Gouvernement en province et gouverner en s'appuyant sur des préfets, redevenus commissaires de la République, et des généraux commandants militaires des régions des trois armées et de la gendarmerie, soit depuis Strasbourg, soit depuis Metz. (Tous les moyens militaires : transmissions, carburant, ravitaillement des armées étant coordonnés pour remplacer les services publics en grève ou défaillants.)
C'est d'ailleurs parce que le Gouvernement aurait besoin des moyens logistiques des Forces françaises d'Allemagne que le général de Gaulle envisage de rencontrer le général Massu à l'aérodrome de Strasbourg.
3 - se rendre en hélicoptère dans l'Est, avec une destination secrète, "pour plonger l'opinion, y compris le Gouvernement, dans le doute et l'inquiétude". A quelques intimes il dit : "Je veux attirer les projecteurs sur moi ! Ah ! ils font semblant que je n'existe plus, ils vont voir. "
Après cette visite au général Massu il rentrerait à Paris et ferait un discours énergique.
Pourquoi le Général se rend-il à Baden-Baden au lieu de Strasbourg ? La raison en est qu'il faut préserver un secret absolu. C'est pourquoi le Général ne veut pas que l'on téléphone au général Massu depuis l'Élysée ; et de la Boisserie, par le réseau international peu sûr et en grève, il se révélait impossible de faire venir le général Massu à Strasbourg. Le général de Gaulle prévenu de ces difficultés dans son hélicoptère prend alors la direction de Baden-Baden comme cela était prévu, au cas où Massu n'aurait pu venir à Strasbourg.
Le mercredi 29 mai, on apprend, tandis que les voitures des ministres se rangent déjà dans la cour d'honneur de l'Elysée, que le Conseil des ministres est reporté et que le Général est parti de Paris (en fait il ne part qu'en fin de matinée). Dans le courant de l'après-midi, on finit par découvrir qu'il se trouve auprès du général Massu à Baden-Baden, où il ne reste d'ailleurs que moins d'une heure et demie avant de rejoindre Colombey.
Chacun se demande ce que signifie cette façon de faire qui plonge dans la perplexité tous les milieux. Il est clair que le Général n'est pas allé à Baden-Baden pour s'assurer du concours de l'armée dans le but de rétablir l'ordre à Paris et que, de ce fait, la conversation avec le général Massu ne présente pas d'importance déterminante du point de vue historique. Au surplus, et c'est l'essentiel, s'il a exigé la fermeté, le Général n'a jamais envisagé une intervention des forces armées pas plus que celle de la réserve ministérielle de la Gendarmerie mobile cantonnée près de Paris (à la différence, sur ce point, du dernier gouvernement de la IVe République). La preuve en est que les régiments de blindés habituellement en garnison à proximité de Paris restent en manœuvre dans l'est de la France pendant tous les événements et qu'ils regagneront leurs quartiers à la date prévue mais par la route puisque la SNCF est en grève. Ce retour, qui a lieu ainsi à la vue de tous, provoquera maints applaudissements.
En réalité, c'est la troisième hypothèse qui est en voie d'accomplissement : il s'agit pour le Général de prendre du champ à l'égard d'un gouvernement qui, de concession en concession, ne maîtrise plus rien. Il lui faut en même temps créer l'événement, surprendre, voire inquiéter, inciter chacun à prendre parti ...
Or, dans les milieux politiques comme dans les milieux syndicaux, il ne se passe rien. A Paris, on décide d'attendre, ainsi que l'a prévu le Général qui en est informé.
La suite ne tarde pas. Lorsque le Général rentre à Paris, le lendemain, c'est un homme reposé, détendu et sûr de lui qui apparaît. Il déclare vers 13 heures à un de ses collaborateurs : "Je vais très bien, vous allez voir tout à l'heure !"
Tout à l'heure, c'est la célèbre allocution, écrite depuis la veille : "Je ne me retirerai pas". Maurice Schumann et le général de Boissieu en ont vu le texte sur son bureau, presque achevé le 29 à l'Élysée à 11 heures. Ces propos marquent la fin de la crise politique et provoquent rapidement la disparition des désordres. Mais, sur l'instant, la diffusion à peine achevée, les partisans du Général défilent par centaines de milliers derrière Malraux, Debré, Schumann et bien d'autres, de la Concorde à l'Etoile. Il faut des heures et des heures au long cortège pour s'écouler dans l'enthousiasme et la résolution retrouvés. Des élections législatives, après dissolution de l'Assemblée nationale élue en mars 1967, sont à la fin de juin un triomphe (362 sièges pour la majorité sur 485). Il est vrai que Georges Pompidou a insisté pour que la consultation populaire prenne la forme d'une élection législative plutôt que d'un référendum. Il a pu paraître, après coup, comme l'inspirateur de cette décision dont, en réalité, le mérite n'appartient qu'au Général qui en avait prévenu Maurice Schumann dès le 28.
Cependant le Général a quelque difficulté à former un nouveau cabinet et celui qui est mis en place manque, semble-t-il, d'une certaine cohérence et même, dans quelques domaines du moins, de vigueur, malgré la valeur des hommes qui le composent. La suite montre que la solution démocratique voulue par le Général ne rencontre pas l'issue escomptée. Les intérêts hostiles conjugués, étrangers ou non, l'emporteront en définitive en avril 1969 et écarteront le Général en même temps que la réforme prophétique qu'il propose au peuple français .... |
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